Simone Weil 

L'EXIGENCE D'UNE SPIRITUALITE DU TRAVAIL

extrait de 'L'enracinement', 1943

Notre époque a pour mission propre, pour vocation, la constitution d'une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. Les pensées qui se rapportent au pressentiment de cette vocation, et qui sont éparses chez Rousseau, George Sand, Tolstoï, Proudhon, Marx, dans les encycliques des papes, et ailleurs, sont les seules pensées originales de notre temps, les seules que nous n'ayons pas empruntées aux Grecs. C'est parce que nous n'avons pas été à la hauteur de cette grande chose qui était en train d'être enfantée en nous que nous nous sommes jetés dans l'abîme des systèmes totalitaires. Mais si l'Allemagne est vaincue, peut-êtere que notre faillite n'est pas définitive. Peut-être avons-nous encore une occasion. On ne peut pas y penser sans angoisse; si nous l'avons, médiocres comme nous sommes, comment ferons-nous pour ne pas la manquer?

 

Cette vocation est la seule chose assez grande pour la proposer aux peuples au lieu de l'idole totalitaire. Si on ne la propose pas de manière à en faire sentir la grandeur, il resteront sous l'emprise de l'idole; elle sera seulement peinte en rouge au lieu de brun. Si on donne à choisir aux hommes entre le beurre et les canons, bien qu'ils préfèrent, et de très loin, le beurre, une fatlité mystérieuse  les contraint malgré eux à choisir les canons. Le beurre manque par trop de poésie - du moins lorsqu'on en a, car il prend une espèce de poésie quand on n'en a pas. Le préférence qu'on a pour lui est inavouable.

 

Les populations malheureuses du continent européen ont besoin de grandeur encore plus que de pain, et il n'y a que deux espèces de grandeur, la grandeur authentique, qui est d'ordre spirituel, et le vieux mensonge de la conquête du monde. La conquête est l'ersatz de la grandeur. La forme contemporaine de la grandeur authentique, c'est une civilisation constituée par la spiritualité du travail.