Georg Kühlewind

LA PERCEPTION PURE

extrait du livre du physicien, philosophe et conférencier Georg Kühlewind (1924-2006) 

'Bewußtseinsstufen', traduit en français par Raymond Burlotte et publié aux Editions Triades, Paris

La conceptualité dans l'homme est morte, est du passé. C'est pourquoi elle lui paraît si inconsistante. Sa conscience est une conscience de ce qui est passé. Aucune vie ne la pénètre. Cependant lui, qui n'est pas passé, peut regarder ce qui est passé, mort. Mais il peut aussi oublier ce regard qu'il exerce toujours. Alors il vend sa liberté pour un plat de lentilles, pour la réalité sensible que les anciens ont encore considéré comme le monde illusoire. La conceptualité morte à l'intérieur fait face à la dense et dure réalité à l'extérieur, au monde des objets, un monde d'objets morts, mus de manière calculable par des forces extérieures également calculables et sans sujet – le monde de la physique.

 

Dans ce face à face avec l'objet, l'homme pourrait se percevoir comme celui qui fait face, il pourrait percevoir le face à face même et par ce regard entrer dans la liberté. Mais il peut aussi oublier son rôle dans la genèse du perçu et vendre sa liberté.  Il rentre alors lui-même dans le domaine du calculable – comme un objet. L'objet est de l'esprit métamorphosé. La pensée est de l'esprit métamorphosé. La métamorphose est là pour faire place à la liberté. Mais la liberté ne reste qu'une possibilité si l'homme ne réunit pas objet et pensée de manière vivante. Et il n'existe aucune possibilité qui dure. Chaque possibilité passe. Plus elle vieillit, plus elle est difficile à découvrir. On peut perdre l'art. ......

Le pur percevoir est semblable à la musique. Le musicien désensorcelle les notes, l'instrument, sa main, sa respiration. Il lit et désensorcelle. Les fonctions de son corps et de l'instrument trouvent un accord qui n'est ni prescriptible, ni analysable. Pour faire de la musique il faut l'entendre. Produire et écouter s'interpénètrent. L'écoute est déjà production. Elle perçoit et règle en même temps ce qui est produit. Production et perception agissent en même temps et ne font qu'un. Elles ne sont qu'une seule et même activité.

 

Cette création fait son chemin vers celui qui écoute 'passivement'. S'il est musical, c'est à dire s'il lit, alors la musique lui arrive. Mais s'il ne sait pas lire ou ne sait lire qu'imparfaitement , il ensorcelle la musique, qui devient alors son, acoustique, accord. Chez celui qui n'est pas du tout musical, seul le bruit arrive. Pour le scientifique, qui fait abstraction de sa musicalité ou qui la refoule, n'arrivent que des vibrations. Pour lui le son serait déjà quelque chose de lu. Mais par principe il ne lit pas.  Il ne remarque pas que les vibrations qu'il considère être la base des sons doivent être lu elles aussi pour exister. Toutes ses perceptions par lesquelles il prouve ses vibrations, contiennent toujours et encore l'élément qu'il veut expliquer par elles et ces perceptions sont beaucoup plus compliquées que les vibrations elles-mêmes. Il joue au cache-cache, il fait semblant de ne pas savoir lire – jusqu'à ce qu'il l'oublie réellement.

 

Ce qui a été créé en tant que musique ne se transforme pas dans l'espace qui l'accueille et le transmet. Cela ne se transforme que par l'homme : par sa non-compréhension. Ce qui semble vibrer dans l'espace, sans maître, est musique – toujours de la musique, musique qui vit dans l'écoute. Qu'est-ce qui pourrait inaudiblement la transformer ? L'écoute de la musique n'est pas comme l'écoute des mots. Les mots sont lu pour devenir pensée. Les pensées sont quelquefois lu pour devenir sens au-delà des pensées.

 

La musique n'est pas élevé à un sens par des pensées, par le penser. La musiques n'est pas interprétée comme une perception. La musique est seulement écoutée. Dans l'écoute rien n'est interprété, il n'y a pas de face à face. Ce n'est pas nous qui sommes présents, c'est seulement la musique : elle est ce que nous sommes. Ce qui est entendu, c'est ce qui est au-delà des pensées. La vraie écoute est une compréhension au plus haut degré, un pur percevoir. Ce que l'homme ne sait lire qu'incomplètement, devient signe, lettre, note, son. Derrière eux se cache la pleine réalité. Mais pour celui qui ne lit pas, les signes eux-mêmes sont réalité, alors que pour celui qui apprend à lire, ils sont semence qui germe en lui. Lentement il apprend à désensorceller la vie dormantes contenue dans les dures graines.