conférence de Joseph Beuys, tenue le 6 août 1977 dans le cadre de la Free International University, documenta 6 de Kassel

(traduction condensée)

 

Chers auditeurs,

Je voudrais essayer aujourd'hui de mettre en accord trois choses différentes: le concept de l'être vivant, celui du révolutionnaire et celui de la sculpture sociale.

Il se pourrait qu'à cause de cette tentative, mes considérations vous paraîtront parfois décousues, fissurées. Mais il me semble justement nécessaire de faire apparaître ces fissures et de les accepter comme des frontières auxquelles on arrive quand on essaye de décrire ces choses sous forme d'une opération logique, c'est-à-dire à l'aide de concepts. Ce que j'essaie de démontrer ici c'est   qu'il y ait une nécessité intérieure à notre époque qui mène à un concept comme la 'scupture sociale' et que ce n'est pas seulement   le spleen d'un artiste isolé.

 

Le concept 'sculpture' indique quelque chose qui est en rapport avec l'art. Et là, je voudrais tout de suite sousilgner que dans notre société actuelle, l'art se trouve dans une configuration qui ne lui permet pas de jouer le rôle que par exemple Picasso exigeait de lui: d'être comme un couteau aiguisé, une arme pour combattre des injustices, des violations des droits de l'homme ou des guerres. Aujourd'hui, l'art n'est pas encore en mesure de satisfaire cette exigence. Il est dans une isolation, une prison qu'on peut décrire comme le champ des affaires culturelles, mise à dispositions par les systèmes politiques comme un terrain de jeu, un bac à sable où des soi-disants individus créatifs peuvent se défouler en jouissant d'une liberté de bouffon au lieu d'avoir la possibilité de développer quelque chose de plus consistant que ce concept traditionnel de l'art qui s'épuise dans des innovations à l'intérieur des disciplines, des innovations d'ordre stylistique qui sont certes des petits pas de transformation mais qui ne répondent pas du tout à ce que Picasso exigeait de l'art.

 

Si nous fixons notre attention sur ce courant d'innovations comme le fait l'historien de l'art qui regarde les transformations de style et observe comment on arrive du baroque au rococo, comment de l'art du début du 20e siècle, c'est à dire du symbolisme, on arrive à l'expressionisme, comment on arrive à l'art abstrait, au constructivisme, au land-art, body-art, à l'art conceptuel etc., nous avons devant nous une activité qui s'est tellement éloignée des préoccupations des gens que la grande majorité ne peut que considérer ceux qui agissent dans ce domaine et qui se sont emprisonnés dans ce concept traditionnel, bourgeois de l'art, que comme des doux dingues, qui font quelque chose qui n'a aucun rapport avec leurs besoins vitaux, leurs besoins de droit ou de développement.

 

Revenons à l'exigence de Picasso. L'erreur semble être ailleurs. Si nous voulons comprendre l'art, nous pouvons aussi examiner un autre champ d'activité humaine : la science. La science est devenue à notre époque une activité tellement réductirice par rapport aux facultés humaines dans leur ensemble, une activité si exclusivement tournée vers la matière, vers le conditionnement de la matière, - dans la mesure où elle est analysable en termes de poids, de mesure et de nombre, – qu'elle examine exclusivement la partie du contenu du monde qui tend le plus vers la mort, la partie échouée, brisée du processus évolutionnaire qui s'est condensé dans un contexte rocheux, matériel-physique-chimique. Si on essaie de formuler un concept de la révolution à partir de cette conception de la science,   on doit forcément aboutir à l'idée de la mort, à un concept de la révolution qui ne produit non pas la vie mais la mort. Et nous avons vu des révolutions qui n'ont justement rien produit que la mort et des bains de sang. Il semble que dans le monde il n'y ait jamais encore eu un révolutionnaire. Jamais encore n'a eu lieu ce processus de transformation qui lie la vie à la vie et cette vie encore à d'autres formes de vie. Car c'est seulement ça qui peut être considéré comme une transformation de ce que l'homme a reçu, la vie ! Nous n'avons pas besoin d'entrer dans la vie. Nous vivons déjà dans un être vivant, en nous-mêmes en tant qu'être vivant. Nous savons que nous avons cela en commun avec les animaux et les plantes.

 

Ce que j'essaie de démontrer apparaît ici tout d'abord sous forme d'une superposition où je parle du concept de l'art et du révolutionnaire, et où j'essaie d'établir comment le processus de transformation pourrait se dérouler en faveur de l'être vivant. Je disais : l'historien de l'art contemple cette série de révolutions au bac à sable, série d'innovations qui ne peuvent plus toucher la majorité des hommes parce qu'elles ne concernent pas leurs besoins vitaux, leurs questions existientielles. La transformation à l'intérieur des disciplines ne mène pas à la transformation du concept de l'art. Mais que se passe-t-il si je ne fais pas qu'innover et transformer la discipline et si je ne mets pas seulement le concept de l'art en relation avec le champ réduit des affaires culturelles ou le champ réduit de la science mais opère un élargissement vers un concept de l'art qui concerne tous les hommes dans un sens anthropologique ? Un concept élargi de l'art, un être qui peut opérer dans tous les champs de la vie et du travail, dans tous les champs de force de la société ! Est-ce que l'art a la possibilté de démontrer à partir de sa nature spécifique qu'il est capable de ça? A partir de quelle source, à partir de quel point de source à l'intérieur de l'homme pourrait-on fonder cette thèse : ''chaque être humain est un être créatif '' ? A savoir qu'on ne peut parler de créativité et de création que si cette création est libre.

 

Peut-on comprendre les actes de l'être humain, c'est à dire ses informations, ses empreintes, qui impriment quelque chose dans une forme, comme un processus issue de sa décision libre? Si nous considérons nos actes comme des empreintes, nous sommes à un point où nous parlons d'un processus sculptural: imprimer un acte dans la matière. Dans cet acte, le plasticien ne se distingue guère de l'imprimeur. Fondamentalement, il ne se distingue pas non plus du constructeur d'une machine qui applique sa volonté de forme pour trouver des solutions dans le champ mécanique. Si nous arrivons à saisir le caractère d'empreinte de cet acte, nous pouvons comprendre qu'avant ce processus plastique a lieu un autre. Le révolutionnaire peut poursuivre en arrière ce processus jusqu'à la forme qu'il a d'abord développé dans sa pensée ou dans son imagination. S'il regarde toutes les forces qui agissent et vivent en lui, il fera l'expérience que la pensée a déjà en elle-même ce caractère plastique, qui, par les organes du corps et d'autres outils, est ensuite imprimé dans la matière où il trouve sa forme, forme qui informe, information face à un autre être qui a besoin de cette information comme produit ou bien information considérée comme un message que l'autre veut recevoir.

 

Mais pour prouver qu'une transformation devient possible à partir de son impulsion, le révolutionnaire doit encore poser une autre question : la question de la liberté de cette action qu'il vient de découvrir. Il doit passer à une autre opération, en faisant des expériences avec lui-même, en regardant par exemple ce qui est donné dans le monde qu'il perçoit autour de lui. Il doit se demander:  ''qu'est-ce que la perception ? Est-ce que cette perception contient quelque chose qui me conduit vers des éléments qui démontrent la possibilité d'une créativité libre ?'' S'il sait observer sans préjugés, il constatera : La perception donnée est une image qui ne me donne rien qu'un chaos sans contexte tant que je m'y expose passivement. Mais je remarque aussi qu'il faut une grande énergie pour produire cette passivité. Cela demande un effort volontaire considérable. Mon regard contient donc toujours de la volonté qui est à l'aguet, à la recherche de détails qu'elle isole de ce chaos. Cette volonté qui accompagne toujours la   perception, je la vois à l'oeuvre quand je me concentre sur quelque chose, quand j'isole des éléments de ma perception: la taille, la largeur, la forme etc., des éléments qui me renvoient à une idée, donc à une catégorie de la pensée qui agit dans ma perception. Penser est un acte.

 

''Quel est le rapport entre concept et perception?'' Je ne veux donner qu'une indication, je veux survoler plusieurs étapes et arriver au point où le révolutionnaire perçoit en lui une énergie qui permet de dire quelque chose sur la pensée elle-même, pas seulement sur la manière dont elle isole des éléments dans la perception. Cela devient possible selon la même méthode qui a été appliqué dans l'éliminantion de la volonté dans la perception. Si j'élimine les contenus de ma pensée,   la force volontaire qui agit dans cette pensée   devient perceptible et le rapport sujet-objet est ainsi surpassé. Si j'ai constaté que le perçu doit aussi être compris, alors cette force que je perçois en tant qu'action autonome de mon moi libre doit devenir le concept de la liberté. Ainsi, le révolutionnaire a élargi son champ de perception vers l'intérieur et compris le rapport entre intérieur et extérieur. Il voit que par rapport à ce point de source son propre corps, ses propres sentiments sont monde extérieur. Ce qu'il perçoit à ce seuil comme sa propre activité est également donné, mais seulement dans cette situation d'exception; ce qui est produit ne peut être compris et percu que par celui qui le produit comme pure activité, comme un processus plastique à l'intérieur duquel agit la volonté pure. Le révolutionnaire sait maintenant qu'il n'est pas seulement récepteur mais aussi créateur de ce qu'on peut appeler dans le monde le ''que dois-je faire ?''   Il fait l'expérience que le règne qu'il perçoit ainsi et dans lequel il peut œuvrer est un monde vivant. Il a fait l'expérience d'un penser vivant, il l'a mis en rapport avec la réalité physique. Dans la contemplation de ce processus, la terre lui est également apparue comme un être vivant et il sait maintenant comment il peut lier la vie à la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

l peut maintenant prouver que liberté, force créative et transformation découlent de sa volonté autonome. Mais il n'est pas une figure singulière, car ce qu'il a effectué était une considération d'ordre anthropologique. Il a fait un constat qui s'applique à tout un chacun, il a prouvé comment chaque être humain peut être un transformateur des conditions qui ont besoin d'être transformées. C'est là que nous découvrons le courant de force qui doit être conduit vers les foyer de maladies pour que la transformation du champ décrit avec des concepts adéquats devienne possible. C'est le principe formateur, plastique, sculptural qui agit comme un concept élargi de l'art dans tous les contextes de travail.

 

Dans ce concept élargi de l'art il se passe encore autre chose. Si le concept élargi de l'art ne se rapporte plus aux affaires culturelles réduites des systèmes capitalistes mais à tous les hommes en tant qu'artistes, le concept se confond avec celui du travail. Chaque intention de travail est l'ébauche d'une grande œuvre d'art. La différence entre le soi-disant travail culturel et et le soi-disant travail industriel disparaît. Chaque travail est caractérisé par le concept de l'art. Le concept élargi de l'art est en même temps le concept de l'économie.

 

La volonté désintéressée qui a été découverte dans le pur penser comme pure volonté a donné une base à la liberté de l'action. Mais s'il n'y a plus aucune contrainte dans cette liberté qu'est-ce qui peut encore me pousser à l'action ? Si tout le système du foyer créatif me laisse une liberté totale qu'est-ce qui fait que je passe à l'action ? L'amour de la chose. Entre volonté et penser agit maintenant le cœur dans lequel l'amour de la chose est la seule incitation.

 

Nous sommes donc devant le fait que le travail du révolutionnaire découle entièrement de sa responsabilité personnelle et de son autonomie totale. Dans tout ce contexte qui se déploie aux lieux de travail, que se soit par le travail de l'esprit ou par le travail physique, on peut contempler ce qui est généré par les véritables forces, les forces de l'amour humain. Tandis que dans les anciens contextes de vie, les orientations pour l'action sociale étaient données à l'homme comme sagesse révélé ou comme sacrements par ses guides spirituels, il voit maintenant qu'il est lui-même le générateur de cet être de chaleur qui relie les hommes. Il a devant lui un être vivant qui apparaît comme un nouvel être. Il a établi le lien entre vie et vie, il a vu que cela ne peut être que l'acte d'un révolutionnaire et qu'il n'y ait jamais eu de révolutionnaire, car jusqu'à maintenant les révolutionnaires n'ont propagé que la mort. Aujourd'hui il fait l'expérience qu'à partir d'un processus révolutionnaire, il entre dans un être vivant qui n'a jamais encore existé sur terre. Un être vivant qui, à travers l'homme et son action, a en lui la faculté de créer à partir de l'état ancien de la terre la future planète.

 

Dans la préparation de cettte substance du cœur, qui se trouve maintenant entre les mains du révolutionnaire, dans l'amour de l'acte, dans la volonté contenue dans le penser, issue de lui comme quelque chose qui continue la création du monde, il lui devient possible de préparer une substance qui apparaît comme une production progressive, comme une croissance économique. Mais une croissance selon des valeurs économiques vivantes qui peuvent nourrir les hommes d'une manière tout à fait nouvelle et qui peuvent en même temps agir sur la base, sur le sol où vit cet être vivant. La vie de la terre après qu'elle ait été mortifiée par la pratique économique du passé, par la salification, le durcissement, la pétrification peut ainsi devenir un levain qui favorise les forces ascendantes rendant   possible une vie dans l'avenir pour cet être vivant-la terre, mais seulement en rapport avec cette nouvelle enveloppe planétaire, car cette planète trouvera un jour – comme tout être vivant – sa fin. Mais par cette substance que l'homme a préparé à partir de son organisation calorique, par le fait que des forces d'amour vivent en lui, l'homme prouve qu'il est capable d'assurer la production progressive, élargie, pour sa future évolution.

 

ENTREE DANS UN ETRE VIVANT